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Le synopsis
Vous trouverez ici toute l'histoire du film (si vous ne connaissez pas le film, ne lisez pas, toute l'histoire est racontée du début à la fin du film).
GIORGINO
(Titre provisoire)
Reproduction exacte du scénario original du film écrit de la main même de Laurent Boutonnat et de Gilles Laurent dans la dernière version écrite du 26 juillet 1992 (184 pages). Sont présentes toutes les scènes finalement non tournées, ou supprimées au montage, qui faisaient de Giorgino un film de 4H. Est présent aussi le style indéniable de Boutonnat pour décrire ses personnages, ses décors, ses atmosphères.
En italique et souligné : scènes, phrases, mots et plans supprimées au montage
SCENARIO I
1 INT, JOUR, HOPITAL, UN LONG COULOIR
(Octobre 1918) Un enfant d'une dizaine d'années est assis sur un banc, le visage tourné vers nous. Il porte béret, pèlerine, culotte courte et gros souliers. L'air à la fois timide et complice, il bat des jambes sous le banc et baisse parfois les yeux en se grattant la tête avant de ramener son regard vers nous. Au loin, des bruits de voix, des gémissements, des pas qui résonnent entre les murs du vieil hôpital.
Un bruit de pas se rapproche .... .... l'enfant tourne la tête:
Une jeune religieuse vient de s'arrêter à côté de l'enfant. Elle lui tend la main et lui sourit gentiment:
LA RELIGIEUSE (à 1'enfant) Giorgio Volli, vous me suivez ...
UN HOMME (off) Euh ... Ma sœur, Giorgio Volli, c'est moi.
Surprise, la religieuse tourne la tête vers l'homme:
Assis sur un autre banc, juste en face de l'enfant, Giorgio Volli porte l'uniforme. Il a une trentaine d'années, un visage fatigué, des joues mal rasées, mais son regard triste a quelque chose d'enfantin.
La religieuse étouffe un rire gêné.
LA RELIGIEUSE (rougissante) Oh, pardon mon lieutenant! Vous voulez bien me suivre...
Giorgio se lève et suit la bonne sœur, non sans avoir échangé un dernier petit signe complice avec l'enfant.
Alors qu'ils longent le couloir, la religieuse et Giorgio croisent entre autres blessés, un soldat couvert de sang poussé sur un chariot. Dans le lointain, le sourd tonnement d'un canon.
(Cette partie était initialement présente après l'apparition du Docteur de la scène suivante.)
2 INT. JOUR/ HOPITAL BUREAU DU DOCTEUR JODEL
Au mur, une affiche représente un soldat français agenouillé, les mains jointes, les yeux tournés vers le ciel, cerné par une meute de loups noirs et menaçants. Sur l'affiche, on lit ces quelques mots: Poilu, Rien n'est perdu, Face à la barbarie, Tourne-toi vers Dieu et prie!"
Au bas de l'affiche:
"Les secouristes de Dieu,
20, rue de Rochechouart,
Paris 9ème"
Giorgio contemple cette affiche en déboutonnant lentement la veste de son uniforme.
DOCTEUR JODEL (off) Quatre ans de guerre mais ... quatre ans de travaux pratiques!
Nous découvrons le docteur Jodel, un homme d'une soixantaine d'années, aux cheveux grisonnants, portant lunettes, une blouse blanche ouverte sur sa tenue militaire ...
DOCTEUR JODEL Ce que je vais vous dire est peut-être horrible, mais je ne pense pas qu'un jeune médecin comme vous pouvait rêver d'une meilleure école... Vous avez peur de la mort, Volli ?
Giorgio détourne son regard de l'affiche et fixe Jodel:
GIORGIO ... oui.
DOCTEUR JODEL Asseyez-vous.
Giorgio s'asseoit. Jodel contourne son bureau et, muni d'un stéthoscope, se dirige vers Giorgio.
DOCTEUR JODEL (redressant la tête) La fondation Roux ... Mais dites Moi, c'est pas une maison pour les petits anormaux ça? ... Non... ?
GIORGIO (rectifiant) Pour des enfants différents, souvent trop sensibles ...
DOCTEUR JODEL (rebouchant son stylo) oui, enfin... si les parents les abandonnent à un institut, c'est tout de même qu'ils ont de bonnes raisons! ... (se levant:) Et les piqûres, vous continuez les piqûres?
GIORGIO oui, bien sûr.
DOCTEUR JODEL Bravo! Je le dis toujours: 50% de médecine, 50% de foi, et on fait un miraculé!
Jodel se dirige vers une petite table roulante sur laquelle est installé un appareil de mesure de capacité respiratoire: un cylindre de verre gradué d'où s'échappe un tuyau de caoutchouc muni d'un embout.
Jodel pousse lentement la table vers Giorgio, tout en déclamant sans hausser la voix:
DOCTEUR JODEL ..."Quand je le vis, je tombais à ses pieds, comme mort. Il posa sur moi sa main droite en disant: Ne crains point! Je suis le premier et le dernier, et le vivant. J'étais mort; et voici, je suis vivant ...
Ayant fait roulé l'appareil jusque devant Giorgio, Jodel se saisit, sur son bureau, d'un verre rempli d'absinthe. Il le lève en direction de son interlocuteur, tout en concluant sa phrase:
DOCTEUR JODEL ... au siècle des siècles.
Il boit cul sec, repose son verre et s'essuie la bouche d'un revers de main ...
DOCTEUR JODEL Mais attention, Volli: pas de surmenage Et avec l'approche de l'hiver, pas de coup de froid! ...
Jodel désigne l'affiche du poilu entouré de loups que Giorgio regardait:
DOCTEUR JODEL Sinon, vous finirez dans la gueule du loup!
Jodel rit. On frappe à la porte.
DOCTEUR JODEL (agacé) Oui mettant sa main en cornet devant sa bouche, Jodel fait signe à Giorgio de souffler dans l'appareil de mesure:
DOCTEUR JODEL (à Giorgio) Allez-y!
La porte s'ouvre sur un infirmier qui vient apporter un dossier à Jodel.
L'INFIRMIER (à Jodel) Dumoulin, Docteur ... arrêt cardiaque pendant l'amputation.
Jodel s'empare du dossier de l'infirmier et le jette machinalement sur son bureau. Voyant que l'infirmier ne quitte pas la pièce, Jodel s’impatiente:
DOCTEUR JODEL (à 1'infirmier) Oui? Eh bien?
L'INFIRMIER (embarrassé) C'est que ... Il y a son petit qui l'attend dans le couloir...
DOCTEUR JODEL (subitement très intéressé) Ah? Depuis quand?
L'INFIRMIER Depuis ce matin.
Giorgio, visiblement touché par cette nouvelle, regarde en direction des deux hommes.
DOCTEUR JODEL (subitement très agacé, à l'infirmier) C'est pas mon boulot, mon vieux ! Voyez ça avec une bonne sœur ...
Croisant le regard de Giorgio, Jodel s'interrompt pour lui faire à nouveau signe de souffler dans l'appareil. Puis il reprend:
DOCTEUR JODEL (à l'infirmier) ... Vous n'avez qu'à prendre la grosse, là, celle qui a des gros...
Il mime une poitrine opulente puis chasse l'infirmier d'un revers de main. L'infirmier sort.
DOCTEUR JODEL (à Giorgio) Eh ben soufflez!
Giorgio porte le tuyau a sa bouche et souffle avec insistance. Mais, dans le cylindre de verre, la jauge ne s'élève pas. Giorgio recommence à plusieurs reprises, rougissant sous l'effort.
DOCTEUR JODEL (pensif) Qu'est-ce qu'on disait? Ah, oui ... maintenant que l'armée vous libère, il va falloir que vous preniez l'air, mon vieux, et pas n importe lequel! Vous avez de la famille, quelqu'un qui vous attend, une ... (l'oeil grivois:) une petite femme ... ?!
GIORGIO (souriant timidement) Non... Je vais reprendre mon travail auprès des enfants, à la fondation...
DOCTEUR JODEL (fronçant les sourcils) Pourquoi vous ne voulez pas souffler?
GIORGIO J'ai soufflé ...
DOCTEUR JODEL (incrédule) Recommencez pour voir ...
Giorgio souffle à nouveau. La jauge ne s'élève toujours pas dans le cylindre.
DOCTEUR JODEL (intrigué) C'est pas possible que vous ayez si peu de souffle! Donnez-moi ça!
Jodel arrache le tuyau des mains de Giorgio et souffle à son tour de toutes ses forces dans l'embout. Dans un curieux bruit de sifflet, la jauge s'élève à peine d'un centimètre. Jodel jette le tuyau, retourne derrière son bureau et, se saisissant d'un tampon ...
DOCTEUR JODEL (agacé) oui ben... Il vous restera bien assez de poumon pour respirer encore quelque temps!
Jodel imbibe le tampon sur un encreur et en frappe violemment un formulaire ...
3 INT, JOUR / HOPITAL LE LONG COULOIR
Giorgio pénètre à nouveau dans le couloir, referme une porte derrière lui. Son regard s'arrête sur l'enfant, tête baissée, qui bat des jambes, toujours assis sur son banc. Une grosse religieuse arrive du fond du couloir et s'approche de l'enfant. Elle se penche au-dessus lui pour lui murmurer quelque chose. La tête relevée vers elle, l'enfant acquiesce à plusieurs reprises. Giorgio reste un instant à les contempler, puis il s'éloigne. La grosse religieuse prend l'enfant par la main, et l'emmène... Giorgio se retourne et les regarde s'éloigner: Les silhouettes de l'enfant et de la religieuse s'amenuisent dans l'immensité du couloir ...
(DEBUT GENERIQUE)
4 EXT, JOUR/ LA DEVANTURE D'UNE CONFISERIE
Giorgio, en civil. Long manteau noir et chapeau, contemple la vitrine d'un confiseur. Il porte une sacoche de cuir noir et un gros sac en bandoulière. Son regard s'arrête sur un gros bocal rempli de sucres d'orge de toutes les couleurs...Il entre dans le magasin.
5a EXT. JOUR / UNE RUE BORDÉE DE PAVILLONS
Giorgio longe une rue pratiquement déserte. Il porte sous le bras un impressionnant paquet de papier. Un camion militaire se profile derrière lui et klaxonne. Giorgio se retourne et, au dernier moment, se jette sur le côté, éparpillant sur la chaussée quelques sucres d'orge qui tombent de son paquet. Il les ramasse tout en regardant le camion s'éloigner dans une traînée de fumée.
5b
Giorgio arrive devant la grille rouillée d'un vieux pavillon. On lit au dessus du portail. "FONDATION EMILE ROUX"
Giorgio pousse la grille, fait un pas pour entrer, puis se ravise. Il sourit, revient en arrière, referme la grille et tire le cordon d'une cloche. Préparant visiblement une blague, il recule jusque dans l'encoignure de la grille, prend son air le plus sérieux et incline son chapeau de façon à dissimuler ses yeux. Quelques secondes s'écoulent sans que personne ne vienne ouvrir. Le hennissement persistant d'un cheval finit par attirer l'attention de Giorgio. Son chapeau lui couvrant les yeux, il renverse lentement la tête en arrière pour apercevoir de l'autre côté de la rue: un boucher au tablier taché de sang tirant un cheval qui refuse obstinément d'avancer. La bête rue. Un jeune boucher, visiblement l'apprenti, vient bander les yeux du cheval avec une étoffe noire. Giorgio retire son chapeau, pousse à nouveau la grille et rentre dans le jardin de la Fondation, en se retournant vers la rue: L'animal, calmé, s'est remis en marche, les yeux bandés, tiré par le boucher et son apprenti.
6 INT, JOUR / FONDATION ROUX / HALL D'ENTRÉE
Les volets des hautes fenêtres sont clos, la lumière pénètre par taches dans le hall désert. Giorgio avance dans la pénombre en regardant autour de lui. D'un geste décidé, il pose à terre sa sacoche et son sac. Gardant son paquet de sucres d'orge sous le bras, gravit avec empressement les marches d'un large escalier de bois.
(FIN GENERIQUE)
7 INT, JOUR / FONDATION ROUX / DORTOIR
La pièce est plongée dans l'obscurité. Giorgio pousse les volets d'une grande fenêtre. Il se retourne et contemple le vaste dortoir abandonné:
Des lits de fer poussiéreux et mal alignés sur lesquels il n'y a plus ni drap ni matelas. Comme pour oublier cette vision, il ramène son regard vers la fenêtre et découvre ...
8 EXT, JOUR / TERRAIN DERRIERE LA FONDATION dg la fenêtre) ... ce qui fut probablement un jardin: un bout de terrain chaotique et boueux à l'extrémité duquel on aperçoit les restes d'une maison éventrée par les bombes.
9 INT, JOUR FONDATION ROUX DORTOIR
UNE FEMME (off) Vous cherchez quelqu'un?
Giorgio se retourne. Une femme d'une cinquantaine d'années termine de gravir l'escalier, passant de l'ombre à la lumière.
GIORGIO où sont les enfants?
LA FEMME Les enfants ... ? Vous étiez de la maison?
GIORGIO Où sont-ils?
LA FEMME on les a emmenés à la fin 14, juste avant les bombardements ...
Giorgio fixe la femme d'un regard grave:
GIORGIO Qui les a emmenés ? ... Madame Chevallier?
La femme, mal à l'aise, ne sachant que dire, repart vers l'escalier:
LA FEMME Bougez pas, je vais vous chercher l'adresse...
Giorgio dépapillote un sucre d'orge et le suce machinalement.
Tout à coup, son regard s'arrête sur une feuille de papier épinglée au mur. Il s'en approche: Il s'agit d'un dessin d'enfant représentant une sorte de chien aux grandes dents, la langue pendante, le tout maladroitement colorié. Pendant ce temps, nous entendons la femme qui, d'en bas, s'adresse à Giorgio:
LA FEMME (off) ... Ils sont mieux là-bas, certainement. Je crois que c'est un petit orphelinat, à la montagne. Entre nous, c'est ce qui pouvait leur arriver de mieux, parce qu'ici ... Vous avez vu ce que les Boches ont fait du jardin? ... Ils avaient un canon à 50 kilomètres!...Allez savoir ce que l'assistance publique va faire de cette maison, maintenant ... Il parait que la mairie veut racheter, mais enfin ... c'est que des bruits!
GIORGIO J'ai vu que la pharmacie avait fermé
LA FEMME (off) Oh y'a bien deux ans maintenant!
GIORGIO Vous savez ce qu'est devenu la jeune fille qui y travaillait?
LA FEMME (off) la petite Françoise, celle qu'était jolie comme un cœur?
GIORGIO (dans un sourire) oui ...
LA FEMME (off) Elle s'est mariée au mois de mai ... avec un monsieur très bien à ce qu'on m'a dit!
Giorgio acquiesce en souriant tristement ...
LA FEMME (off, à elle-même) Ah ben tiens, la voilà votre adresse! (à nouveau à Giorgio:) ... Madame Chevallier m'avait dit que vous faisiez la guerre si loin que vous n'aviez pas le temps de rentrer (on l'entend remonter dans l'escalier) ... la pauvre, elle a été obligée de partir dans le limousin rejoindre sa mère! Elle m'a demandé de jeter un oeil sur la maison ... Elle réapparaît dans la lumière de la fenêtre, un paquet de lettres à la main, des lunettes sur le bout du nez ...
LA FEMME C'est moi qui ai repris la caisse de la boucherie Lebarbier, vous connaissez? ... C'est vous qui écriviez toutes ces lettres? Je les ai fait suivre, vous savez ... mais elles sont toutes revenues ... la poste marche mal... (elle enlève ses lunettes:) Vous êtes le docteur Volli, c'est bien ça ... ?
Giorgio acquiesce. Il suce son sucre d'orge en contemplant le dessin d'enfant.
LA FEMME Ca ne me regarde pas mais ... vous devriez garder l'uniforme ... ça plaît aux femmes! (désignant le dessin) Il est joli, hein? C'est madame Chevallier qui l'a affiché avant de partir. Il était dans la lettre des enfants (elle sourit) ... Ils doivent jouer avec un chien, là-bas, à l'orphelinat.
GIORGIO 'catégorique) Ce n'est pas un chien. C'est un loup.
Giorgio tend la main vers les lettres que la femme tient entre ses doigts. La femme les lui donne.
LA FEMME Tenez ... (elle pointe l'enveloppe du doigt:) C'est l'adresse que j'ai marqué par dessus, là ... Vous excuserez ... J'écris pas très bien ...
Elle remet ses lunettes et s'approche du dessin pour mieux l'examiner. Puis, enlevant à nouveau ses lunettes, elle se dirige vers la fenêtre.
LA FEMME De toutes façons, on sait pas ce que ça peut avoir dans la tête, ces enfants-là ...
Arrivée à la fenêtre elle aperçoit quelqu'un, au dehors, à qui elle fait un grand signe de main.
LA FEMME (appelant) Coucou! ... Bonjour!
Giorgio range le paquet de lettres dans la poche intérieure de son manteau et rejoint la femme à la fenêtre.
10 EXT, JOUR / TERRAIN BOMBARDE (vu de la fenêtre) Sur le terrain limitrophe au jardin de la fondation, le boucher et son apprenti finissent d'entraîner cheval aux yeux bandés dans un coin boueux.
L'apprenti tient le cheval par la bride, en lui tapotant gentiment la joue pour qu'il se tienne tranquille. Le boucher, qui porte sur l'épaule une lourde masse, passe devant le cheval pour lui faire face.
LE BOUCHER (souriant à la femme de la fondation) Ca va?!
L'apprenti fait, lui aussi, un amical signe de main en direction de la fenêtre de la fondation. Le boucher échange un regard complice avec son jeune apprenti. Puis, l'air amusé, il fait signe à la femme de se détourner de la fenêtre en lui faisant comprendre, d'un mouvement de sa masse, l'affreux spectacle qui va suivre ....
11 INT. JOUR / FONDATION ROUX / DORTOIR …La femme, mi-amusée, mi-horrifiée, se cache les yeux en exagérant son mouvement pour bien le faire voir au boucher. Puis elle se retourne vers l'intérieur de la pièce avec un petit rire:
LA FEMME Oh mon Dieu! Il va encore en tuer un. J'peux pas voir ça, c'est plus fort que moi!
Elle tourne son visage vers Giorgio, mais en gardant les mains sur les yeux.
LA FEMME Quand il fait beau, ça dégage une odeur... Vous sentez? Heureusement que les enfants ne sont plus là ... moi, je serais vous, je regarderais pas.
Giorgio contemple fixement ...
12 EXT, JOUR RETOUR AU TERRAIN (vu de la fenêtre) ... l’animal aux yeux bandés dont les pieds sont plongés dans la boue. Le boucher lève sa masse et s'apprête à frapper.
13 INT, JOUR FONDATION / DORTOIR
GIORGIO (hurlant) Non! Attendez!
Surprise, la femme enlève brusquement les mains de ses yeux pour regarder Giorgio.
14 EXT. JOUR TERRAIN Le boucher la masse en l'air, s'est retourné vers la fenêtre.
15 INT. JOUR DORTOIR
GIORGIO (au boucher) Je vous le rachète!
16 EXT, JOUR / TERRAIN
LE BOUCHER (à la femme) Qu'est-ce qu'il dit?!
17 INT, JOUR / DORTOIR
LA FEMME (au boucher) Il veut te racheter le cheval!
18 EXT, JOUR TERRAIN
LE BOUCHER mais c'est plus un cheval, c'est de la viande! Il hausse les épaules et s'apprête à frapper.
19 INT, JOUR 1 DORTOIR
LA FEMME (précipitamment, à Giorgio) Combien vous lui en donnez?
GIORGIO (sans réfléchir) 100F (dans le film le prix est de 600F)
LA FEMME (au boucher) Il veut bien t'en donner 100F, tu te rends compte!
20 EXT, JOUR / TERRAIN Le boucher arrête à nouveau son geste.
LE BOUCHER Combien?!
21 INT, JOUR DORTOIR
LA FEMME 100F!
22 EXT, JOUR TERRAIN Le boucher, surpris, regarde son apprenti comme s'il n'en croyait pas ses oreilles.
LE BOUCHER (à la femme) 100F?
23 INT, JOUR DORTOIR
LA FEMME 100F!!!
24 EXT, JOUR TERRAIN
LE BOUCHER Ca marche, Je fais le tour!
Le boucher pose précautionneusement sa masse sur une pierre et retire l'étoffe qui aveuglait le cheval ...
25 INT, JOUR DORTOIR Giorgio, visiblement heureux, sort 100F de sa poche et les tend à la femme qui le dévisage d'un air intrigué.
GIORGIO (dans un sourire) Vous voulez un sucre d'orge?
La femme prend l'argent et, d'une voix presque compatissante: on dirait que la guerre vous a fait du mal, Docteur ...
26 EXT. JOUR / UNE ROUTE ENNEIGEE Un vent glacé balaie le paysage grisâtre fait de vallons et de sapins. Chapeau enfoncé sur la tête, engoncé dans un épais manteau Giorgio conduit une carriole tirée péniblement par le cheval noir racheté au boucher.
EXT. JOUR / CARREFOUR-CALVAIRE A une croisée de chemins, un calvaire dont la croix en est coiffée d'un casque de soldat français. Le vent fait se balancer le casque qui grince contre la rouille croix. Giorgio arrête sa carriole. Il ôte son chapeau et en sort une carte d'état-major. Il remet son chapeau et déploie la carte devant lui comme un journal. Attiré par un bruit alors qu'il est plongé dans la lecture de sa carte, Giorgio relève lentement les yeux pour découvrir à côté de son cheval, une vieille femme vêtue de noir qui la regarde fixement. Un peu plus loin derrière elle, grosse charrette attelée à un cheval est arrêtée sur le bord d'un autre chemin. Assis sur la charrette de dos, la silhouette immobile d'un enfant, vêtu de noir. Il a une grosse tête hérissée de cheveux en brosse et des oreilles décollées. Giorgio sourit timidement à la vieille femme:
GIORGIO Excusez-moi, madame, je cherche la route de Chanteloup ...
La vieille femme ne répond pas. Elle se contente de désigner le calvaire.
GIORGIO (parlant plus fort et articulant) Je vais à Chanteloup... Chan-te-loup... l'orphelinat du docteur Degrâce! ... Chanteloup !
La vieille désigne à nouveau la croix puis se détourne pour rejoindre la grosse charrette.
GIORGIO (souriant) Merci, Madame ... Merci!
La femme se retourne et désigne une nouvelle fois la croix.
GIORGIO Oui, oui, merci, je me débrouillerai ...
Giorgio replie sa carte et la remet dans son chapeau, tout en fixant le dos de l'enfant à la grosse tête. Aux sifflements du vent se mêle un lointain hurlement de loup. Giorgio fouette son cheval ...
28 EXT. JOUR / ROUTE CIMETIÈRE ÉGLISE Il neige. Des hurlements de loups se font plus présents. Sur le chemin, Giorgio croise des groupes de femmes emmitouflées des pieds à la tête dans de gros lainages sombres: Certaines marchent sur le bord de la route, traînant péniblement de gros sacs. D'autres, dans les champs, rassemblent à coups de pioche des monticules de tourbe gelée. Au passage de la carriole, les femmes arrêtent leur travail pour regarder Giorgio. Giorgio dépasse un cimetière collé à une petite église. Des voix d'enfants s'échappent de la chapelle...
VOIX D'ENFANTS Une fois trois, trois. Une fois quatre, quatre. Une fois cinq, cinq. Une fois six, six ... (etc...)
Giorgio sourit.
29 EXT, JOUR / CHANTELOUP / RUE ET PLACE Giorgio longe les quelques maisons de pierre, aux toits lourdement enneigés, qui forment le hameau de Chanteloup. Traversant la petite place, il s'arrête devant une femme rude et épaisse, d'une quarantaine d'années, qui se tient sur le perron d'une petite bâtisse portant l'enseigne d'une auberge.
GIORGIO Pardon madame, je cherche l'orphelinat du Docteur Degrâce.
L'AUBERGISTE (d'un ton sec, désignant une direction) Faut dépasser les marais, c'est trois kilomètres après la sortie du village.
GIORGIO Merci
Giorgio la salue de son chapeau et s'éloigne.
30 EXT, FIN DE JOUR / ORPHELINAT DU DOCTEUR DEGRACE Le vent a redoublé, faisant tourbillonner d'épais flocons de neige. Giorgio frappe à la porte. Il porte sa sacoche et son gros paquet de sucres d'orge. Son visage marque la joie et l'impatience. Un hurlement de loup le fait se retourner. Il scrute un instant le paysage crépusculaire en remontant le col de son manteau. La porte s'ouvre brutalement sur une jeune bonne au visage bouleversé et à la chevelure en bataille. Saisi par ce regard douloureux, Giorgio marque un temps d'arrêt.
GIORGIO Bonsoir, je suis bien chez le Docteur Degrâce? Je suis le docteur Volli ...
LA BONNE (d'une voix blanche) vous ... vous êtes docteur? Venez vite!
31 INT, FIN DE JOUR / ORPHELINAT DEGRACE / UNE CHAMBRE Baigné par le halo orangé d'une lampe à pétrole, un sein émerge de l'écrin de dentelle noire d'une chemise de nuit. Un halètement rauque fait vibrer ce sein sur lequel Giorgio vient doucement poser sa joue, l'œil fixe, presque fiévreux. La respiration de la femme se fait de plus en plus saccadée. Giorgio fait glisser sa tête jusqu'aux lèvres féminines et y applique sa bouche. L'une des jambes de la femme se rétracte en tremblant, retroussant la chemise de nuit jusqu'au haut de la cuisse. Giorgio décolle ses lèvres de celles de la femme et, sans la quitter des yeux, la fait expirer en faisant pression sur son thorax. Il revient à nouveau à ses lèvres et lui souffle de toutes ses forces dans la bouche, en lui pinçant le nez. Il refait pression sur le thorax, réécoute le cœur, se redresse brusquement, inquiet, et joignant ses mains, frappe violemment le thorax. Le corps de la femme s'enfonce et rebondit dans le lit sous la violence du choc. Giorgio, haletant, répète désespérément son geste. En vain ... La femme est morte. Giorgio saisit sur la table de nuit -où l'on remarque son paquet de sucres d'orge- la lampe à pétrole. Il l'approche du visage de la morte. Une légère trace violette encercle le cou de la femme. Giorgio y promène ses doigts, comme pour mieux l'identifier. Puis il repose la lampe. Il referme rapidement la chemise de nuit dont le col est agrémenté d'un ruban de soie noire qu'il renoue autour de la trace s'appliquant à former une jolie boucle.
32 INT, NUIT / ORPHELINAT / COULOIR PREMIER ÉTAGE Giorgio sort dans le couloir, sa sacoche à la main, son paquet de sucres d'orge sous le bras. Il se dirige vers la jeune bonne qui le questionne du regard. Giorgio lui signifie, d'un mouvement de tête, qu'il n'y a plus rien à faire. La bonne crispe sa main sur sa bouche et se tourne vers le bas d'un grand escalier pour répercuter la nouvelle, d'un simple regard, à une frêle silhouette féminine qui se dresse dans la pénombre au pied des marches. La silhouette étouffe un gémissement, gravit l'escalier en toute hâte. Giorgio la suit des yeux. Il se tourne vers la bonne et la questionne à voix basse:
GIORGIO Qui est-ce?
LA BONNE (au bord des larmes) C'est mademoiselle Catherine, la fille de Madame Degrâce.
La frêle silhouette disparaît dans la chambre de la morte...
GIORGIO Pourquoi m'avez-vous parlé de Diphtérie ?
LA BONNE (gênée, fuyant son regard) ... Parce qu'elle a étouffé toute la journée après que je l'aie dépendue ... (implorante:) S'il vous plait, monsieur ... Si vous parlez, elle aura pas de messe ... S'il vous plaît !
GIORGIO oui ... je comprends ...
LA BONNE (se tortillant nerveusement les doigts) ... Vous lui avez bien remis son ruban?
Giorgio acquiesce en jetant un regard vers le fond du couloir, en direction de la chambre de la morte d'ont la porte est restée entrouverte.
LA BONNE Alors ... vous ne direz rien? Je peux aller chercher monsieur le curé ... ?
GIORGIO (gentiment) Faites ce que vous voulez ... ça ne me regarde pas.
LA BONNE (laissant éclater sa joie) Ah merci! Merci beaucoup, Monsieur!
La bonne dévale l'escalier.
GIORGIO mademoiselle, attendez! ... Le docteur Degrâce va-t-il bientôt rentrer?
Au pied de l'escalier, la bonne décroche une cape dont elle s'emmitoufle avec précipitation.
LA BONNE (sans prendre le temps de se retourner) Oh, ça m'étonnerait, Monsieur! Il est à Sainte Lucie ... à l'hôpital.
Elle se dirige vers la porte en toute hâte, disparaissant aux yeux de Giorgio.
GIORGIO Les enfants sont avec lui?
LA BONNE? (off) Quels enfants?
GIORGIO Les enfants de la Fondation Roux... on m'a dit qu'ils étaient ici
LA BONNE (off) Oh, il y a longtemps qu'ils sont morts, Monsieur.
Aussitôt, on entend la porte d'entrée s'ouvrir, laissant s'engouffrer un vent de tempête. Elle se referme en claquant. Le paquet de sucres d'orge tombe du bras de Giorgio et s'écrase sur l'arête d'une marche, déversant une pluie de bonbons qui roulent et ricochent à travers l'escalier. Giorgio reste figé en haut des marches. Un court instant, il prend appui sur la rambarde avec l'air hésitant de quelqu'un qui ne comprend pas. Soudain, comme s'il cherchait quelque chose qu'on lui aurait dissimulé, il se redresse, et d'un bond se précipite vers la première porte du couloir qu'il ouvre violemment...
33 INT, NUIT / UNE PETITE CHAMBRE / VUE D COULOIR ... A la faible lumière du couloir, on distingue dans la chambre: trois petits lits de fer bien rangés avec leur couverture soigneusement pliée au pied du matelas, deux petits pupitres, une petite armoire et une rangée de petits portemanteaux où traînent deux petites pèlerines. Tout dans cette pièce est à l'étrange échelle d'une maison de poupée.
34 INT, NUIT / COULOIR Giorgio referme brutalement la porte. Il traverse le couloir et ouvre la porte d'en face pour tomber sur le même décor. Il se dirige vers une troisième porte, l'ouvre à son tour: même décor à nouveau... En ouvrant et en refermant chacune de ces portes, Giorgio a dû se baisser pour pouvoir atteindre les poignées. (on remarque alors que toutes les portes de ce couloir sont d'une étrange architecture. Anormalement étroites par rapport à leur hauteur, elles présentent des petites poignées placées très bas, à quelques cinquante centimètres du sol, comme si elles n'avaient été construites que pour de tout petits enfants.) Comme pris de vertige, Giorgio marche à reculons en regardant tout autour de lui. Il se retrouve sur le seuil de la chambre de la morte et se retourne vers l'intérieur de la pièce:
35 INT, NUIT / CHAMBRE DE MADAME DEGRACE De dos, agenouillée aux pieds de la défunte, la frêle silhouette de Catherine. Elle tient, tout contre ses lèvres, la main cireuse de sa mère. Giorgio fait un pas discret à l'intérieur de la pièce. Le vent fait trembler les vitres. Brusquement, la jeune fille tourne la tête vers Giorgio, révélant un visage très pâle aux traits extrêmement fins. Ses yeux embués de larmes sont empreints d'une tristesse infinie. Le visage à demi dans l'ombre, Giorgio reste immobile, rivé au regard troublant de Catherine. Il ouvre la bouche, prêt à parler ... Lâchant la main de sa mère, Catherine se lève et avance lentement vers Giorgio, sans le quitter des yeux. Elle s'arrête devant lui, fait glisser ses mains dans les cheveux de Giorgio et attire ses lèvres contre les siennes. Elle l'embrasse avec violence, longuement... Giorgio ne bronche pas. Tout à coup, la jeune fille relâche son étreinte et s'enfuit en courant hors de la chambre. Giorgio, totalement désemparé, se retrouve seul face à la morte. Le cou lacé de son ruban de soie noire, la main qu'embrassait Catherine pendant hors du lit, le cadavre repose dans la pénombre. (De lointains hurlements de loups se mêlent au vent.)
GIORGIO (se précipitant clans le couloir) mademoiselle!
36 INT, NUIT / ESCALIER + HALL D'ENTRÉE Giorgio descend quatre à quatre les marches parsemées de sucres d'orge.
GIORGIO mademoiselle! ... Attendez'!
Dans le hall, des rafales de neige pénètrent par la porte d'entrée laissée grande ouverte. Giorgio s'arrête un bref instant sur le seuil.
GIORGIO (criant vers le dehors) mademoiselle!
Il sort en courant ...
37 EXT, NUIT / ORPHELINAT + CAMPAGNE ENVIRONNANTE Fouetté par le vent, Giorgio court droit devant lui, ralenti par l'épaisse couche de neige qui entrave chacun de ses pas.
GIORGIO (criant) mademoiselle! Revenez!
La silhouette de Catherine disparaît dans la nuit.
A bout de souffle, Giorgio s'arrête, les jambes enfoncées dans la neige jusqu'aux genoux. La main sur la poitrine, il cherche sa respiration.
GIORGIO (reprenant son souffle encre chaque mot) mademoiselle! ... (il tousse) Revenez! Je vous en prie! ... Mademoiselle!
Une toux plus violente l'oblige à se recroqueviller sur lui-même. Lorsqu'il se redresse, il se met à pleurer comme un enfant. Il se mord la main pour étouffer ses gémissements et se retourne pour contempler la maison des Degrâce: La façade lourde et austère de l'orphelinat se dresse dans la nuit. (on entend siffler la respiration rauque de Giorgio)
38 INT, NUIT / AUBERGE DE CHANTELOUP Couvert de neige, l'air hagard, Giorgio entre, chargé de sa sacoche. A la lumière poisseuse des lampes à pétrole, de pauvres murs de caillasse noire traversés par des poutres distordues. Un comptoir tout de guingois, du même bois sombre et rongé que les quelques tables et chaises qui font cercle autour d'un poêle estropié. Au fond de la salle, un escalier tordu mène à l'étage. Trois femmes au visage rude, abîmé par le temps, sont assises à la même table. L'une d'entre elles, la plus âgée, tire sur une grosse pipe de maïs (il s'agit de la Mère Petaud). Derrière son bar, l'aubergiste (la femme entr'aperçue sur les marches de l'auberge). Face à elle, les deux mains posées à plat sur le comptoir, une longue femme maigre d'une soixantaine d'années, les yeux plongés dans un bol de vin fumant. Toutes ces femmes se sont tues et dévisagent Giorgio sans broncher. Giorgio vient déposer ses bagages au pied du bar. Puis il penche la tête en avant pour enlever son chapeau qu'il pose à l'envers sur le comptoir. Il retire machinalement ses gants en regardant une photo encadrée posée à côté d'une rangée de bouteilles. Il s'adresse à l'aubergiste avec ce ton détaché, presque enjoué, que prennent parfois les gens désespérés ...
GIORGIO (désignant la photo) C'est votre mari?
L'AUBERGISTE C'est mon Marcel!
GIORGIO votre quoi?
L'AUBERGISTE (froidement, après un Temps) ... Mon Marcel, mon fils!
UNE FEMME Il est dans les Balkans!
Brusquement vide de toute expression, Giorgio acquiesce en s'emparant d'une bouteille posée sur le comptoir. Aussitôt, l'aubergiste lui avance un verre. Elle en profite pour jeter un oeil à l'intérieur du chapeau de Giorgio: il est rempli de sucres d'orge.
GIORGIO (se servant à boire) Vous auriez une chambre pour la nuit?
L'AUBERGISTE (repartant vers le fond du comptoir) Avec le cheval c'est trois francs !
L'aubergiste se met à caresser de façon maternelle le petit crâne aux cheveux gras de la vieille femme maigre qui se tient de l'autre côté du bar. Cette dernière, sans détacher le regard de son bol de vin, racle lentement le bois du comptoir avec ses ongles, en laissant s'échapper d'imperceptibles gémissements. Giorgio prend le verre et la bouteille puis se dirige, fébrile et chancelant, vers une table vide. Un léger craquement se fait entendre en haut de l'escalier: Nous découvrons une petite fille d'environ six ans, en chemise de nuit, qui se tapit dans l'ombre des marches. Elle observe Giorgio entre les montants de la rampe. Giorgio s'affaisse sur une chaise et ingurgite mécaniquement plusieurs verres de suite, sous le lourd regard des femmes.
LA MÈRE PETAUD (à l'aubergiste) Il paraît qu'elle est morte, la Degrâce?
L'AUBERGISTE Faut demander au Monsieur, il en revient ...
GIORGIO (les yeux rouges), Qu'est-ce qui est arrivé aux enfants?
L'AUBERGISTE Ceux de l'orphelinat?
Une des femmes assises se signe en marmonnant. L'aubergiste contourne son bar et s'avance vers la table de Giorgio.
L'AUBERGISTE (sur un ton de réprimande, élevant anormalement la voix) C'est les loups qui les ont mangés!!
GIORGIO (médusé) TOUS...?
L'AUBERGISTE (s'énervant) Parfaitement! Et ils n'en ont fait qu'une bouchée, parce que c'étaient de sales gosses! (hurlant) Poulette!!! ...
L'aubergiste vient de tourner violemment la tête vers la petite fille embusquée dans l'obscurité de l'escalier.
L'AUBERGISTE ... va te coucher, je te le répéterai pas deux fois!
La petite fille s'enfuit en courant vers l'étage. L'aubergiste se retourne vers Giorgio:
L'AUBERGISTE (se radoucissant) Non ... Je vous disais ça à cause de la, petite. En vérité, ils se sont noyés dans les marais.
Toujours appuyé au comptoir, la longue femme maigre gémit un peu plus fort en se balançant d'avant en arrière.
UNE FEMME (d'un ton inquiétant) C'est le docteur Degrâce qui leur a fait une piqûre. Et ça les brûlait tellement qu'ils se sont jetés dans l'eau.
UNE AUTRE FEMME Et même qu'ils étaient tellement bouillants, que 'La glace elle a fondu, et que l'eau, elle fumait. Je sais, j'ai tout vu!
L'AUBERGISTE Dis donc pas de bêtise, Marthe, t'étais pas là.
MARTHE C'est que quelqu'un me l'a raconté, alors!
L'AUBERGISTE Tu sais bien qu'il y avait personne!
MARTHE (agacée) De toutes façons, tout le monde le sait, ici! (Elle dit dans le film "De toute façon, ici, tout le monde sait ce qui c'est passé")
SCENARIO II
Au bar, la vieille femme maigre lacère de plus en plus rapidement le bois du comptoir avec ses ongles, lâchant de petits cris en ondulant du bassin.
LA MERE PETAUD (fixant Giorgio avec des yeux de hibou) C'est la petite Catherine qui les a empêchés de remonter. (elle tire sur sa pipe) ... Elle leur tapait sur la tête avec une bûche! Vous auriez vu ça ... (dans un râle) une horreur! La vieille femme maigre gémit plus fort en se laissant glisser le long du comptoir, jusqu'au sol où elle se recroqueville, remuée par quelques spasmes.
L'AUBERGISTE (haussant les épaules) C'est des bêtises tout ça, on n'a jamais su! ... Enfin de toute façon, ces enfants là, ils étaient nés pour mourir ... Ils auraient jamais fait de vrais hommes ...
UNE FEMME C'est vrai... Un jour, mon petit Raoul, il leur avait jeté des pierres avec le grand Camille. A deux contre douze! ... Et il fallait les voir courir: ... "des petits lâches"!
Les yeux embrumés par la douleur et l'alcool, Giorgio vide son verre en regardant machinalement la femme qui finit de se tortiller au pied du comptoir. Il semble ne plus rien entendre et ne plus rien voir de ce qui se passe autour de lui. L'aubergiste s'est rapprochée de la table des femmes. Elles chuchotent entre elles en jetant des regards vers Giorgio. Giorgio tousse violemment. Il tente de se lever en prenant appui sur la table, mais ses jambes ne le soutiennent plus et il retombe aussitôt sur sa chaise, renversant sa bouteille et son verre.
L'AUBERGISTE (s'approchant de Giorgio) Attendez, je vais vous aider ... (Dans le film Harmelle se contente de dire "j'ai l'habitude")
L'aubergiste saisit Giorgio par les aisselles, le soulève et, comme on porte un sac, le charge sur son épaule.
L'AUBERGISTE ... J'ai 1'habitude
Elle se dirige vers l'escalier. Contre son dos, le buste pendant, les bras ballants et la tête à l'envers, Giorgio ivre rebondit en balbutiant:
GIORGIO Qu'est-ce que je vais faire de tous ces sucres d'orge ... ?
L'aubergiste s'engage dans l'escalier.
39 INT, NUIT / AUBERGE / UNE CHAMBRE La pièce est plongée dans l'obscurité. Au vent déchaîné qui fait claquer les volets se mêlent des hurlements de loups. Dans le lit, sous un gros édredon, Giorgio grelotte, les yeux grands ouverts, le visage couvert de sueur. Il respire avec difficulté, d'un souffle rauque et sifflant. On perçoit, venant d'une chambre voisine, la voix frêle et plaintive d'une petite fille qui sanglote:
LA PETITE FILLE (off) Maman... maman... maman ...
Soudain, une violente quinte de toux oblige Giorgio à se redresser dans le lit. S'agrippant à l'un des montants, il se lève et titube jusqu'à sa sacoche posée sur le plancher.
LA PETITE FILLE (off) Maman ... Maman...
Giorgio ouvre fébrilement sa sacoche: Elle est remplie à ras bord de sucres d'orge. Comme paniqué par cette vision, Giorgio respire de plus en plus difficilement. Il plonge nerveusement la main dans sa sacoche, et fait valser les bonbons pour dégager une boite en fer qu'il ouvre en toute hâte sur un nécessaire à cigare. A cet instant quelqu'un gratte à la porte de la chambre:
L'AUBERGISTE (off- murmurant) Ca va Marcel? (nouveau grincement: de porte) Hein?
Giorgio remplit sa seringue d'une main tremblante en jetant un regard angoissé en direction de la porte.
L'AUBERGISTE (off insistant, grattant à nouveau) Ca va mon petit?
Giorgio remonte sa manche en fixant la porte, le visage perlé de sueur. Il a peur.
GIORGIO (d'une voix détimbrée) ... oui ...
L'AUBERGISTE (off) Si ça va pas, appelle Maman!...Allez, ça va maintenant ... dors mon petit ... Dors!
Des craquements de plancher nous indiquent que la femme s'éloigne. Giorgio s'injecte lentement le produit dans les veines, en essayant de calmer son angoisse par des inspirations larges et profondes. A travers le mur, les sanglots de la petite fille se sont mués en gémissements ténus ...
40a EXT, PETIT MATIN / ORPHELINAT DEGRACE Un maigre soleil matinal pointe sous la grisaille du ciel. Le chant des oiseaux est assourdi par la brume qui enveloppe la nature enneigée. Au pied d'un arbre, un écureuil se nettoie le museau.
40b La maison des Degrâce parait presque sereine. Giorgio franchit la grille du portail dont il ne reste qu'un battant rouillé. Les mains dans les poches de son épais manteau, il se dirige vers la porte d'entrée. Après avoir regardé vers le haut de la façade, il frappe. La porte s'ouvre sur la bonne. Elle est pieds nus, vêtue. D’une lourde chemise de nuit en drap blanc dont le col trop largement ouvert laisse entrevoir la chair d'une poitrine généreuse.
LA BONNE (se recoiffant, un peu gênée) Ah, c'est vous ... Excusez-moi, je ne suis pas habillée ...
Elle rougit sous le regard de Giorgio, baisse les yeux et remonte son col sur son cou.
GIORGIO Je vous en prie, il est un peu tôt ... Mademoiselle Catherine m'a semblé très désespérée, hier, je voulais prendre de ses nouvelles et... (changeant de ton) Puis-je entrer un instant?
LA BONNE Je suis désolée, Monsieur, Mademoiselle dort. il ne faut pas la réveiller.
Pendant qu'elle parle, Giorgio remarque une petite tache de sang qui se dessine sur la chemise de nuit, à la pointe d'un sein.
LA BONNE (suite) ... Elle a été très éprouvée par la mort de sa mère et ...
La bonne s'interrompt en découvrant, par le regard insistant de Giorgio, cette tache qu'elle cache aussitôt de son bras.
CATHERNE (off - d'une voix rieuse), Marie! Marie, tu viens?!
Marie se retourne vers l'intérieur de la maison puis, très mal à l'aise, regarde à nouveau Giorgio:
LA BONNE Je dois vous laisser, monsieur.
Elle s'apprête à refermer la porte.
GIORGIO Attendez! J'ai besoin de parler au docteur Degrâce, quand rentrera-t-il ?
LA BONNE Je ne sais pas, Monsieur ... sans doute jamais ... merci pour tout ... mais ne revenez plus, Monsieur.
Elle pousse la porte mais Giorgio la retient.
GIORGIO (implorant) Attendez! Qu'est-il arrivé aux enfants?
CATHERINE (off) Marie!!!
LA BONNE (implorante) S'il vous plaît Monsieur, partez, ou vous tuerez Mademoiselle!
La lourde porte se referme.
41 INT, PETIT MATIN ÉGLISE Giorgio pénètre dans l'église en refermant la lourde porte derrière lui. Il fait quelques pas et, le visage tourné vers le chœur, trempe machinalement sa main dans le bénitier. Son geste produit un bruit de verre brisé. Giorgio se penche pour regarder l'intérieur du bénitier: ses doigts viennent de casser une mince pellicule de glace qui recouvre l'eau bénite. Giorgio retire sa main de l'eau gelée et la secoue avant de se signer. Puis il avance lentement le long de l'allée centrale en direction de l'autel, derrière lequel se dresse un impressionnant Christ en croix à demi dans l'ombre. Groupés dans le recoin d'une allée, quelques tabourets, une mappemonde, une carte de géographie et un tableau noir d'écolier.
GIORGIO (appelant) Mon père! ... Y'a quelqu'un...?
Giorgio arrive au pied de l'autel. Non loin, se dresse une petite table où brûlent une trentaine de cierges devant une peinture craquelée représentant la vierge marie. Giorgio, pensif, contemple la croix. La lumière flottante des cierges atteint à peine les épaules du grand Christ de plâtre, laissant la tête plongée dans l'obscurité. Tout à coup, Giorgio plisse les yeux en regardant le haut de la croix, comme s'il avait aperçu quelque chose ... Sans quitter des yeux le sommet de la croix, Giorgio se saisit d'un des cierges allumés, grimpe sur une chaise et se hisse vers le visage du Christ. Il approche le cierge du cou de plâtre: un large ruban noir enserre la gorge du crucifié ... Giorgio, intrigué, avance lentement ses doigts vers le cou pour toucher le ruban.
UNE VOIX D'HOMME (dans un cri) Non!
Giorgio sursaute, éloignant rapidement sa main du ruban.
LA VOIX D'HOMME ... N'y touchez pas, malheureux!
Giorgio se retourne:
Un prêtre ventru, en soutane, traverse précipitamment l'église en claudiquant. Il a une jambe en bois.
LE PRETRE (arrivant vers Giorgio) ... Je l'ai recollée comme j'ai pu, mais elle pourrait retomber!...C'est vous le Docteur?
Giorgio (descendant de sa chaise) oui.
LE PRETRE (Tendant la main) Je suis l'abbé Glaise.
Giorgio serre la main du prêtre, son autre main tenant toujours le cierge.
LE PRETRE (subitement inquiet) où est-ce que vous l'avez pris?
GIORGIO Quoi donc?
LE PRETRE Ben vot' cierge!
GIORGIO (désignant les cierges allumés) Là, au milieu des autres ...
LE PRETRE (faisant les gros yeux, comme à un enfant) Voulez-vous me reposer ça tout de suite! ... Si elles l'apprenaient ...
Giorgio, un peu dérouté, va remettre le cierge à sa place.
LE PRETRE (faisant mine de se cacher les yeux) Remettez le vite, j'ai rien vu! ... C'est que ... toutes ces petites flammes, c'est des maris ou des enfants partis à la guerre ...
Le prêtre continue de parler en se dirigeant vers un poêle situé dans le coin aménagé pour l'école.
LE PRETRE (suite) ... ça les protège, alors ... C'est pas bien ce que vous avez fait là!
GIORGIO (revenant vers le prêtre avec un léger sourire) Excusez-moi, je ne savais pas.
LE PRETRE (chassant la faute d'un revers de main) oui, oui, y’ a pas de mal, j'ai déjà oublié!
Le prêtre rentre quelques petites bûches dans la partie supérieure du poêle.
GIORGIO Mon père, puis-je vous poser une question?
LE PRETRE ma foi ... si je peux y répondre ...
GIORGIO Qu'est-ce qui est arrivé aux enfants?
Un silence.
LE PRETRE Ceux de la maison Degrâce ... c'est bien pour ça que vous êtes venu alors ... (il chiffonne sèchement une feuille de journal) Personne n'y est pour rien ici, personne ne sait rien. Il faut que vous alliez à Ste Lucie, à l'hôpital ... L'orphelinat dépendait de chez eux, ils ont tous les papiers! Il jette nerveusement la feuille dans la partie basse du poêle.
GIORGIO mais ces enfants, mon père, vous les avez connus.
LE PRETRE (presque clans un cri) Non! ... Enfin ... presque pas... Ils ne se mélangeaient pas aux autres ... Faut pas parler des morts, surtout quand ils sont mal morts ...
Le prêtre fuit un instant le regard de Giorgio en s'appliquant à disposer des brindilles dans le poêle. Giorgio le fixe avec insistance.
LE PRETRE (éclatant) Ne me regardez pas comme ça! Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, hein? Ils nous fréquentaient pas! Madame Degrâce leur faisait la classe, le docteur Degrâce s'occupait de leur santé, et la petite Catherine les emmenait promener... Et puis un jour, elle est rentrée toute seule, voilà, c'est tout!
Il gratte une allumette et enflamme le papier journal. Puis il souffle pour faire prendre le petit bois. La lumière du feu se met à danser sur son visage. Giorgio a tourné le dos au prêtre. Il regarde vers le Christ.
GIORGIO Douze enfants ne se noient pas en même temps, c'est invraisemblable!
LE PRETRE Bien sûr, c'est curieux qu'aucun n'ait pu se raccrocher à la berge mais ... Il faisait un froid de loup... et puis, vous savez, c'étaient des enfants bizarres ... ils avaient peur de tout et de tout le monde alors ... (soufflant à nouveau sur le feu) Allez savoir ce qui leur a passé par la tête!
Le prêtre se redresse et referme la partie basse du poêle du bout de sa jambe de bois.
GIORGIO (se retournant vers le prêtre) Qu'est-ce que c'est que cette histoire de piqûre?
Le prêtre prend une bouteille d'encre et passe de pupitre en pupitre pour remplir les encriers ...
LE PRETRE (dans une moue dubitative) ... Il parait que le docteur leur avait fait un vaccin...
GIORGIO on m'a dit qu'il était à Ste Lucie, pourquoi ne rentre-t-il pas?
LE PRETE Pauvre homme! Quand je pense qu'il n'aura jamais revu sa femme, qu'il ne saura peut-être jamais qu'elle est morte ... Pauv' femme!
GIORGIO il est gravement malade?
LE PRETRE Ca vous pouvez le dire! (il arrête de verser l'encre) Vous savez, les Degrâce c'était une grande famille, riche, avec de l'éducation, et puis du cœur aussi, beaucoup de cœur. Mais quand le malheur a frappé leur maison, c'est devenu d'autres gens ... Madame Degrâce a attrapé la mélancolie, la petite est devenue ... un peu étrange. Quant au docteur il a complètement perdu la tête! Faut dire que c'est lui qui a plongé dans l'eau froide pour récupérer les corps, trois jours plus tard, quand y sont remontés. Et c'était pas beau à voir...
Tout en parlant, il va reposer la bouteille le d'encre et revient vers le chœur ...
LE PRETRE (suite) ... les petits étaient gonflés comme des outres, leurs yeux étaient exorbités et leur petite figure toute griffée. On aurait dit qu'ils avaient vu le démon, ces enfants-là! (après un temps) ... Mais qu'est-ce que je raconte, moi ? ...Allez-vous en! Vous me faites dire des bêtises.
Le prêtre se retourne et remarque, à l'autre bout de 1'église, la petite Poulette, immobile, qui les regarde ...
LE PRETRE Ben n’ait pas peur, Poulette, approche! ... Qu'est-ce que tu veux?
Poulette traverse l'allée centrale, un petit paquet de lettres à la main...
LE PRETRE Tu m'amène du courrier? Ben c'est bien, ça!
Le curé prend les lettres, y jette un vague coup d'œil, puis échange un regard complice avec la petite
LE PRETRE Tu veux faire la jambe, hein?! Allez, va, on va faire la jambe! (à Giorgio:) Excusez-moi, Docteur mais, c'est sa petite récompense!
Le prêtre s'assoit sur une chaise, et élève sa jambe de bois au dessus du sol.
LE PRETRE (feuilletant les lettres que la petite vient de lui donner) Soldat Ferrauge, soldat Vannepain, caporal Pétaud ...
... Pendant ce temps, la petite fille se place à côté de lui et joint les pieds. Elle saute par dessus la jambe de bois, puis regarde fièrement Giorgio.
Giorgio lui sourit.
LE PRETRE Allez, poulette! Retourne voir ta mère maintenant!
La petit Poulette s’éloigne en se retournant vers Giorgio ...
GIORGIO Où sont-ils enterrés, mon père?
42 EXT, JOUR / CIMETIÈRE Un silence feutré enveloppe le cimetière. Au milieu des tombes enneigées, le prêtre s'arrête devant une sépulture plus vaste que les autres sur laquelle sont piquées douze croix de bois. Giorgio s'approche de la tombe et la contemple avec émotion. A 1'entrée du cimetière, groupés derrière le muret d'enceinte, quelques enfants observent les deux hommes.
LE PRETRE Faut que je vous laisse, j'dois faire la classe!
Le prêtre fait un pas pour partir, puis se ravise, revient vers Giorgio et lui pose la main sur l'épaule :
LE PRETRE Allez, vous en faites pas, va ... Ils sont sûrement mieux là où ils sont!
43 EXT, JOUR / MARAIS Un brouillard stagnant sur des racines torturées. Une nature informe composée d'arbres et d'arbustes noirs et chauves qui semblent penchés sur des trous de vase gelée. De temps à autre, le cri d'un oiseau bizarre vient troubler le silence. Giorgio se tient sur la berge d'une grande mare de glace, les mains dans les poches de son manteau. Le regard absent, il avance un pied sur l'eau gelée. La glace se fend et cède sous sa semelle. Son pied s'enfonce dans l'eau. Giorgio, impassible, avance l'autre pied qui s'enfonce à son tour dans l'eau. Immergé jusqu'aux mollets, Giorgio figé regarde droit devant lui: Sur l'autre berge, à travers la découpe d'un groupe d'arbustes, les silhouettes de deux enfants en pèlerine affleurent un instant de la brume pour s'effacer aussitôt. A peine perceptibles, des voix enfantines qui s'évanouissent ...
44 EXT, JOUR / LA PLACE DE CHANTELOUP Sur la place, devant la fontaine, quelques enfants entre six et dix ans font la ronde.
LES ENFANTS (chantonnant une comptine) "Do, ré, mi, fa, sol, Toutes les femmes sont folles, Excepté ma bonne, Qui fait des tartes au pommes."(Ad.Lib)
Giorgio gravit le perron de l'auberge en regardant les enfants. Il pousse la porte.
45 INT, JOUR 1 AUBERGE (On continue d'entendre la comptine des enfants)
La salle est déserte, baignant dans la faible lumière qui filtre des fenêtres givrées. Seul, au comptoir, une femme rit en compagnie de l'aubergiste. L'entrée de Giorgio les interrompt.
GIORGIO (saluant d'un signe de tête) Mesdames ...
Gorgées de l'eau des marais, les chaussures de Giorgio font un curieux bruit de succion à chacun de ses pas. Les deux femmes observent ses pieds dégoulinants tandis qu'il traverse la salle jusqu'à l'escalier. Debout au bas des marches, un bras enlacé à la rampe, la petite Poulette regarde Giorgio grimper l'escalier. L'étrange bruit des pas de Giorgio disparaît vers l'étage. Les deux femmes échangent un regard suspicieux. L'aubergiste hausse les épaules et s'apprête à parler quand le bruit revient dans l'escalier ... Les femmes se retournent. Giorgio réapparaît. Il descend quelques marches, jusqu'à la petite fille pour lui tendre un sucre d'orge.
GIORGIO (à Poulette) Tiens, c'est pour toi.
La petite fille prend le sucre d'orge d'un geste lent et craintif. En même temps, elle se tourne vers 'aubergiste quêtant son approbation.
Giorgio repart vers l'étage.
46 INT, JOUR 1 AUBERGE CHAMBRE GIORGIO (De l'extérieur nous parvient la comptine de la ronde des enfants)
Assis sur le lit, Giorgio, d'un mouvement brusque, défroisse sa carte d'état-major qu'il tient grand ouverte devant lui. A Côté, son chapeau dont la doublure baille vers l'extérieur. Plus loin sur le lit, sa valise ouverte. A l'intérieur, un revolver posé sur la veste pliée de son uniforme militaire où est épinglé une médaille. Quelques sucres d'orge sont éparpillés dans la valise. On reconnaît aussi le petit paquet de ses lettres aux enfants, réunies par un petit ruban noir soigneusement lacé. Soudain, venant de l'extérieur, les éclats de voix d'une querelle de femmes se font entendre. Giorgio se lève et s'approche de la fenêtre:
47 EXT, JOUR / PLACE DU VILLAGE - VUE DE LA FENETRE Vêtue de noir, une voilette lui couvrant le visage, la frêle silhouette de Catherine Degrâce invective violemment une femme en lui arrachant des mains une grosse miche de pain., La femme réplique en hurlant, avec de grands mouvements de main.
48 INT, JOUR / CHAMBRE DE GIORGIO Giorgio quitte la fenêtre et se précipite vers la porte.
49 INT, JOUR AUBERGE (On entend toujours la comptine des enfants)
Giorgio descend l'escalier à toute allure. Puis il se fige brutalement, au milieu des marches, le visage tourné vers la salle: Dans un silence impressionnant, emmitouflées dans leurs sombres lainages, une vingtaine de femmes regardent fixement Giorgio. Brisé dans son élan, Giorgio reprend la descente de l'escalier mais beaucoup plus lentement. Il traverse la salle.
GIORGIO (saluant) mesdames ...
Toutes les femmes le suivent des yeux, sans un mot. Giorgio accélère légèrement le pas en arrivant vers la porte.
50 EXT, JOUR / PLACE DU VILLAGE Les enfants poursuivent leur ronde en chantonnant.
A peine franchie la porte de l'auberge, Giorgio se met à courir en direction de Catherine. Elle vient de terminer son altercation et tourne les talons, hautaine, pour rejoindre sa carriole où la bonne, de l'autre côté de la place. La femme qu'invectivait Catherine marmonne en crachant par terre.
GIORGIO (courant) mademoiselle Degrâce!
Catherine accélère le pas, sans se retourner. Giorgio l'agrippe brutalement par le bras et la retourne face à lui. Dans un mouvement de défi, Catherine libère violemment son bras de l'emprise de Giorgio. Un bref silence, intense, durant lequel Giorgio fixe Catherine à travers sa voilette, comme s'il ne pouvait plus parler. La jeune fille reste, elle aussi, figée. Une légère brise fait frissonner la mousseline noire qui recouvre son visage. Les enfants arrêtent leur ronde pour les regarder. Plusieurs femmes se tiennent sur le perron de l'auberge, d'autres sont agglutinées aux fenêtres et observent.
GIORGIO (presque sans voix) J'ai bien connu les enfants.
CATHERINE (pressée) Je sais, ils me parlaient de vous.
Elle repart vers la carriole. Giorgio l'agrippe à nouveau.
CATHERINE (se retournant) Tout le monde nous regarde, allez-vous en!
GIORGIO Qu'est-ce que ça peut faire ...
CATHERINE (le coupant:) Je vous dois de l'argent pour ma mère, demandez moi de vous payer!
GIORGIO Pardon?
CATHERINE (à voix basse, paniquée) vite, je vous en prie! Demandez-moi de vous payer!
GIORGIO (Tout bas, sans comprendre) Payez moi ... ?
CATHERINE (chuchoté) Plus fort! ... S'il vous plait!
GIORGIO (à voix haute) Payez moi!
A cet instant, Catherine envoie un violent coup de pied dans la jambe de Giorgio.
CATHERINE (criant) Non! Je ne peux pas vous payer!
Sous le coup, Giorgio porte la main à son tibia en retenant un cri. Les enfants qui formaient la ronde regardent la scène en souriant.
CATHERINE (tout bas, implorante) ... Recommencez, par pitié!
GIORGIO (à voix basse) Vous êtes folle... Pourquoi faites vous ça?
CATHERINE (à voix haute) Puisque je vous dis que je n'ai pas assez d'argent! ... Et puis laissez-moi tranquille!
Catherine, hystérique, se met à rouer Giorgio de coups de pied. Dépassé par la situation, Giorgio essaie en vain de maîtriser la jeune fille. Il finit par la gifler. Catherine se calme net. Elle porte la main à sa joue avec l'air pathétique d'un animal blessé. Des larmes montent à ses yeux.
CATHERINE (chuchotant) Vous êtes un sale type Et de toute façon, vous embrassez mal!
Catherine s'enfuit. Elle grimpe sur sa carriole. Elle arrache les rennes des mains de la bonne et fouette le cheval. La carriole s'éloigne.
CATHERINE (en larmes, criant à Giorgio) ma mère est morte, je ne vous dois rien! Et puisque c'est comme Ça, je ne vous payerai jamais! Jamais!!!
Giorgio la regarde s'éloigner, penché en avant, se frottant la jambe.
LE PRETRE (off) Il faut pas lui en vouloir ...
Giorgio redresse la tête vers le prêtre qui se tient debout derrière lui, une besace en bandoulière.
LE PRETRE ... C'est vrai qu'elle peut pas vous payer, ils n'ont plus rien ces gens-là ...
Le prêtre se penche vers Giorgio et le prend par le bras pour l'aider à marcher.
GIORGIO Ne vous inquiétez pas, mon père, je ne veux rien, c'est un malentendu: c'est elle qui a voulu que je lui demande ...
Les deux hommes se dirigent vers l'auberge, chacun boitant à sa manière, le prêtre soutenant Giorgio par le bras.
LE PRETRE (qui n'a pas écouté) oui, oui, bien sûr ... mais je vous payerai, moi, les Degrâce ont été assez généreux avec l'Église ...
GIORGIO (gêné) Non, non, laissez, mon père, il n'y a pas de problème ...
Devant l'auberge, une dizaine de femmes sont sorties et regardent approcher les deux hommes claudiquant.
LE PRÊTRE Si, si, j'en fais mon affaire ... d'autant que j'aimerai vous demander un petit service ...
51 EXT, JOUR / ROUTE CIMETIÈRE – ÉGLISE Giorgio conduit sa carriole chargée de ses bagages. Le prêtre est assis à ses côtés, portant toujours son sac en bandoulière. Il feuillette un paquet d'enveloppes...
LE PRETRE L'hiver, la voiture postale ne monte pas jusqu'à Chanteloup...
Giorgio dépapillote un sucre d'orge d'une main, en s'aidant de ses dents. Tout en parlant, le prêtre fixe le bonbon ...
LE PRETRE (suite) alors j'y donne rendez-vous sur la route de la vallée ... C'est bon vos machins, là?
GIORGIO Vous en voulez un?
LE PRETRE (ravi) Ah ben c'est pas de refus!
Giorgio donne au prêtre un sucre d'orge que celui-ci s'empresse de sucer.
La carriole dépasse la petite chapelle et longe le cimetière: deux femmes, des pioches à la main, sont en train de préparer une tombe. Elles redressent la tête pour dévisager Giorgio. Giorgio contemple le trou béant de la tombe ouverte.
LE PRETRE (souriant) ... Ca a dû leur faire tout drôle de voir un beau gars comme vous par ici
GIORGIO Il n'y a plus d'homme à Chanteloup?
LE PRETRE Eh non, ils sont tous à la guerre, dans les Balkans!
GIORGIO Mais ... et les vieux?
LE PRETRE (dans un haussement d'épaules) Les derniers ont été emportés par la grippe espagnole, l'année passée ... Ici, c'est pas les femmes qui sont malades! (il rit en suçant son sucre d'orge)
La carriole passe devant la maison Degrâce. Giorgio contemple fixement la façade.
GIORGIO Qui a fait interner le docteur Degrâce?
LE PRETRE (continuant à sucer son bonbon) Ben, voyez-vous, Il s'était mis à casser tous les carreaux du village ... il accusait les femmes d'avoir fait mourir les enfants parce qu'elles les aimaient pas! ... C'est vrai que ... ces enfants-là...y nous faisaient un peu peur ... Surtout ceux qui avaient leur drôle de tête, là! (il fait tourner son index devant son visage) ... Et puis, un, dimanche, pendant la messe, il a cassé le vitrail de la chapelle ... C'est lui qui a coupé la tête du Jésus à grands coups de pelle ... Pauvre homme! ... Quand je suis venu le chercher, il suppliait les femmes en pleurant: "Je vous ai soigné! J'ai soigné vos enfants" qu'y criait. Et l'Armelle qui y donnait de grands coups dans le ventre pour le faire tenir tranquille ... Il voulait même brûler l'auberge ! Alors avec madame Degrâce, on a été forcé de le conduire à l'asile : les femmes l'auraient tué ... Marthe y, avait déjà cogné la tête sur le bord d'la fontaine ...
SCENARIO III
GIORGIO Et vous l'avez revu ... ?
LE PRETRE Jamais ... J'ai tout essayé mais à Ste Lucie, ils nous ont interdit les visites ... Ils nous ont dit qu'il était trop malade... J'ai même fini par me demander s'ils ne nous cachaient pas sa mort. J'ai souvent prié pour lui toutes ces années ...
52 EXT, JOUR / ROUTE Le gris du ciel s'est densifié. Quelques corneilles survolent en criant le paysage blanc. Le vent s'est levé, charriant le lointain hurlement des loups. La carriole ralentit dans un tournant et le prêtre désigne quelque chose du doigt.
LE PRETRE Laissez-moi là, je vais rattraper la voiture postale en contrebas !
Le prêtre descend péniblement de la carriole avec son sac à courrier et une lanterne.
LE PRETRE méfiez vous quand la nuit sera tombée. La montagne est mauvaise. Vous trouverez un refuge à mi-chemin, passez-y la nuit.
Le prêtre fait le tour de la carriole pour se retrouver du côté de Giorgio.
GIORGIO Mon père.
LE PRETRE Oui?
GIORGIO Vous pensez que mademoiselle Degrâce est responsable de la mort des enfants?
Le prêtre, pensif, hausse les épaules ...
LE PRETRE Pauvre petite ... Le jour où elle est rentrée seule, tout ce qu'elle a trouvé, c'est d'accuser les loups ... De toute façon, c'est resté une enfant ... on peut pas condamner une enfant ... (il sourit) ... un jour, oh elle était toute petite! Il y avait du soleil ... les oiseaux chantaient ... et elle m'a dit comme ça: "Mon père, et si c'était la douleur qui fait chanter les oiseaux?!" C'est pas une belle parole d'enfant, ça? ... Omnia Munda Mundis, Docteur ... "Rien n'est impur à ceux qui sont purs"!
Le prêtre s'éloigne en boitant.
LE PRETRE Allez, Adieu, Docteur! Et encore merci!
GIORGIO (le rappelant) Mon père! Comment allez vous rentrer?
LE PRETRE (s'arrêtant et se retournant) A pied, pardi! Y'a pas deux heures de marche d'ici le village!
GIORGIO (inquiet) Vous n'avez pas peur des loups?
LE PRETRE (revenant vers Giorgio) Des loups? Quels loups!?
GIORGIO Ceux qu'on entend ...
LE PRETRE (riant) Ha! Ha! Vous êtes comme les enfants, vous! Vous croyez encore aux loups! Il n'y a pas de loup, ici. Y'en a même jamais eu ... ce qu'on entend, c'est le vent du nord, quand il frotte contre les pierres de la vallée. C'est connu ici ...
Le prêtre, subitement inquiet, se met à fixer Giorgio.
LE PRETRE (suite) ... Dites, vous allez pas vous perdre, au moins?
GIORGIO (désignant son chapeau) Non, non, ne vous inquiétez pas, j'ai ma carte...
Le prêtre regarde Giorgio sans bien comprendre pourquoi celui-ci lui désigne son chapeau.
LE PRETRE Oui ... oui ... (s'éloignant à nouveau) ...Non, ce que j'en dit, c'est à cause des loups ... Houuuu! Houuuu! (il rit)
Giorgio regarde la silhouette infirme qui s'éloigne dans la neige. Le vent souffle, la nuit commence à tomber...
53. EXT, TOMME DU JOUR / ROUTE La carriole de Giorgio roule à travers les sapins. Quelques flocons de neige commencent à tomber. Dans le vent, on entend les loups. Giorgio tousse, serrant le col de son manteau, son chapeau enfoncé sur la tête...
54 EXT, TOMME DU JOUR / ME AUTRE ROUTE ... Le cheval avance péniblement, tête basse, fouetté par le vent et la neige qui ont redoublés. Giorgio est recroquevillé sur son siège.
GIORGIO (au cheval) Allez! Allez!
Giorgio tousse. Tout à Coup, portant la main à sa tête, il s'aperçoit qu'il n'a plus son chapeau. Il regarde à droite et à gauche sur son siège, puis arrête son cheval. Giorgio se retourne: Derrière lui, à une vingtaine de mètres, la silhouette d'un enfant, vêtu de noir et portant une lanterne, se baisse pour ramasser le chapeau, tombé au milieu de la route. L'enfant se redresse lentement et met le chapeau sur sa tête en regardant Giorgio. Giorgio saute de sa carriole et fait quelques pas en plissant les yeux pour mieux voir: L'étrange visage rond de l'enfant semble avoir quelque chose de monstrueux. Immobile, il fixe Giorgio sans aucune expression... Giorgio semble tout à coup très mal à l'aise. Il se met à tousser. Puis il rebrousse chemin, et remonte rapidement sur sa carriole.
GIORGIO (à lui-même) Merde!
Il fouette nerveusement son cheval, comme s'il voulait fuir cette vision. La carriole s'éloigne. Giorgio se retourne: L'enfant n'a pas bougé. Il reste droit, figé au milieu de la route, sa lanterne à la main, le chapeau de Giorgio sur la tête ...
55 EXT, JOUR / STE LUCIE - GRAND PLACE Juché sur une estrade, un jeune capitaine à l'uniforme impeccable, aux cheveux et à la moustache parfaitement lissés, déclame d'une voix pathétique:
LE JEUNE CAPITAINE "Maman! ... Maman!" ... crie le soldat français frappé en plein cœur par la balle ennemie! Car, pour lui, la Patrie est une mère: elle en a la tendresse, l'autorité, la Sainteté! C'est parce qu'elle est une mère que, bien qu'il n'aime pas la mort, le poilu vole à son secours pour mourir sur son sein en criant: 'Vive la France!"...
Sur la place, la neige est sale, boueuse, labourée par les chevaux et les voitures. Au pied de l'estrade, des badauds sont attroupés, en majorité des femmes. Admiratifs et silencieux, des visages de notables et de gens simples sont tournés vers le jeune capitaine. Des enfants tiennent la main de leur mère. Quelques soldats sont mélangés aux civils qui passent et s'arrêtent, pour certains, devant l'estrade. A 1'autre extrémité de la place, un groupe de gens se réchauffent autour d'un feu. .D'un coin de rue, la carriole de Giorgio débouche sur la place. Sur son estrade, le jeune capitaine, tout en continuant de parler, brandit bien haut un billet de banque. Il se penche vers l'un des poilus éclopés et sales qui commencent à faire la quête et glisse ostensiblement le billet dans sa sébile.
LE CAPITAINE (suite) Donnons! Donnons, pour que soit rapatriée la dépouille de nos soldats morts loin de chez eux! Donnez! Donnez, pour que soient ramenés leurs cadavres avant qu'ils ne pourrissent en pays inconnu! ... Pour que ne s'ajoute pas à la douleur des mères, à la désolation des veuves, aux larmes des fiancées et au désœuvrement des orphelins, l'image de nos vaillants poilus, le regard désorbité, les os rompus, le ventre ouvert, les intestins sortis, la chair souillée par la proximité immonde des charognes ennemies, prêtes à les contaminer de leurs pestilences germaniques au-delà de la mort!
La carriole de Giorgio s'arrête devant les murs d'une très grande bâtisse à 1'aspect insalubre, sur le fronton de laquelle on lit, gravé dans la pierre: "Ste Lucie, asile des aliénés".
Au centre de la place, autour de l'estrade, la foule applaudit.
UN SOLDAT QUÊTANT Pour le rapatriement des corps de nos soldats!...Pour le rapatriement des corps de nos soldats! ...
56 EXT, JOUR 1'ASILE / COUR EXTERIEURE Giorgio traverse, à pieds, une grande cour en direction d'un bâtiment. Surgissant d'un passage voûté, deux infirmiers longent un coin de la cour en traînant par les bras une femme qui hurle et se débat violemment. Elle porte la tenue blanche des aliénés. Giorgio les regarde s'engouffrer dans un bâtiment au fronton duquel on lit: "Pavillon des femmes".
57a INT, JOUR / ASILE / GRAND COULOIR A un bout du couloir, debout devant une fenêtre, Giorgio attend, le regard tourné vers l'extérieur, les mains dans le dos. Derrière lui, une porte sur laquelle on lit: "Service du professeur Beaumont". Le long des murs, des bancs où sont installés quelques personnes, certaines en tenue blanche, d'autres en civil. Parmi elles, un homme bien habillé contemple Giorgio avec insistance et lui sourit. La porte s'ouvre sur un infirmier:
L'INFIRMIER Docteur Volli?
Giorgio se retourne vers l'infirmier.
GIORGIO Oui?
L'INFIRMIER Le professeur va vous accompagner. Il arrive dans un instant.
GIORGIO merci.
L'infirmier s'approche d'un homme à moitié nu, recroquevillé sur un banc, les mains jointes autour de sa tête rasée, le front posé contre le bois.
L'INFIRMIER (à l'homme) Germain, viens avec moi ...
Pour toute réponse, l'homme se cogne durement la tête contre le bois du banc. L'infirmier lui tend la main:
L'INFIRMIER Allez viens, Germain, j'ai eu ton rendez avec le Kaiser. Il t'attend pour arrêter la guerre... Allez!
L'homme se frappe de plus en plus violemment la tête contre le banc. L'infirmier le prend alors par la main et le tire. L'homme tombe sur le sol. Sous le regard de Giorgio, l'infirmier s'éloigne en traînant l'homme par terre... La porte s'ouvre à nouveau, sur un homme en blouse blanche d'une cinquantaine d'années: le professeur Beaumont. Aussitôt, l'Homme bien habillé, quitte l'un des bancs et se précipite à la rencontre du médecin:
L'HOMME BIEN HABILLE (serrant la main du Professeur) Bonjour, je suis le docteur Volli, merci de me recevoir.
LE PROFESSEUR BEAUMOMT Je vous en prie, entre confrères, c'est bien normal ...
Giorgio reste un instant stupéfait puis s'adresse au professeur:
GIORGIO Excusez-moi, mais le docteur Volli, c’est moi!
Un imperceptible rictus s'inscrit sur les lèvres du professeur Beaumont tandis que son regard se promène sur le visage des deux hommes ...
LE PROFESSEUR BEAUMONT (désignant Giorgio à l'homme bien mis:) Docteur Volli, vous connaissez cet homme?
Alors que l'homme bien habillé tourne la tête en direction de Giorgio, le professeur Beaumont lui arrache son col de chemise: sur son cou mis à nu, ont distingue une marque violacée. Le professeur le gifle alors violemment. Puis il sort un sifflet de sa poche et siffle. L'homme bien habillé reste comme statufié. Des larmes coulent de ses yeux écarquillés. Un infirmier arrive précipitamment, s'arrête à côté du professeur et attend. D'un geste courtois, le professeur désigne l'infirmier à l'homme bien habillé et le fou va de lui-même vers l'infirmier pour se laisser emmener sans broncher. Le professeur Beaumont fait un pas vers Giorgio et lui serre la main:
LE PROFESSEUR BEAUMONT Je suis confus, docteur, mais depuis que l'administration nous envoie des blessés du front, ce n'est plus un hôpital ici, c'est un bordel! (Il est dit dans le film "une maison de fous") On n'a même plus d'uniforme pour les aliénés et nous ne sommes que dix pour trois pavillons.
Pendant qu'il parle, des petits Pas claquent sur le dallage du couloir. Le regard de Giorgio est attiré par la frêle silhouette d'une jeune fille vêtue de noir, portant chapeau et voile sur le visage. Elle avance entre deux infirmiers.
57b Beaumont entraîne Giorgio dans le couloir.
LE PROFESSEUR BEAUMONT Il a quel âge votre malade?
A cet instant, les infirmiers et la femme en noir arrivent en face d'eux et les dépassent.
LE PROFESSEUR BEAUMONT (aux infirmiers) Dites donc, que fait cette femme dans le pavillon des hommes?
Les deux infirmiers s'arrêtent et se tournent vers le professeur. La jeune fille, elle, ne se retourne pas.
Fasciné, Giorgio contemple cette silhouette qui semble être celle de Catherine Degrâce...
UN INFIRMIER (au professeur, tout bas) C'est que... c'est pas une femme...
Le regard de Giorgio tombe alors sur les mollets de la jeune femme: ils sont musclés, couverts de poils, de toute évidence masculins...
LE PROFESSEUR BEAUMONT (aux infirmiers) Foutez-le moi à poil et enfermez-le au sous-sol. Je ne veux pas le voir se promener dans le service!
Au moment de repartir entre les infirmiers, la silhouette se retourne lentement vers Giorgio qui la fixe et, le visage toujours masqué par son voile noir, lui envoie un baiser du bout des doigts.
LE PROFESSEUR BEAUMONT (entraînant Giorgio par le bras) ... Ca me dégoûte!
Giorgio se retourne pour regarder une dernière fois l'étrange silhouette noire qui s'éloigne entre les deux infirmiers; La silhouette se retourne également vers lui ...
GIORGIO (au professeur) Qu'est-ce que vous regardiez sur le cou de ce malade tout à l'heure?
Le professeur Beaumont désigne son propre cou d'un revers de pouce
LE PROFESSEUR BEAUMONT La marque!
58 INT. JOUR / ASILE - UN BUREAU Derrière un large bureau encombré, le professeur Beaumont, des lunettes sur le nez, lit un dossier ouvert devant lui. Giorgio est assis de l'autre côté du bureau.
LE PROFESSEUR BEAUMONT ... Les multiples contusions et blessures relevées sur les jeunes cadavres ont certainement été causées de façon naturelle au moment de la rupture de la glace; par la glace elle-même, ainsi que par les racines, bois flottants, ou encore, ongles des victimes tachant de s'agripper les unes aux autres dans la panique de l'immersion..." (relevant la tête vers Giorgio) Je ne vois pas ce que fait ce rapport d'autopsie dans le dossier d'un aliéné ... !
Le professeur Beaumont extrait du dossier un paquet de feuilles maladroitement crayonnées:
LE PROFESSEUR BEAUMONT Sinon ... des dessins d'enfants ... je ne vois pas ce qu'ils font là non plus ...
GIORGIO (désignant les dessins) Vous permettez ... ??
LE PROFESSEUR BEAUMONT Je vous en prie.
Giorgio prend les dessins. Son visage se fait perplexe et grave: Tous les dessins sans exception représentent des loups menaçants, semblables à celui vu au mur de la Fondation Roux...
LE PROFESSEUR BEAUMONT (continuant de feuilleter les pages du dossier) Alors... Ah, voilà le rapport d'internement! (il ajuste ses lunettes) "Degrâce, Sébastien, Raoul, Gaston, né le 14 juin 1851... Interné le 15 mars 1915 à 18 heures ... Après examen, le malade présente de multiples contusions et un état fébrile de à une pneumonie ... Diagnostique: Catatonie, hydrophobie prononcée, démence paranoïde, déclenchées de toute évidence par l'éclatement du conflit mondial ...
GIORGIO (1'interrompant) L'éclatement du conflit mondial ?! Mais c'est absurde! C'est la mort des enfants qui a provoqué son état!
LE PROFESSEUR BEAUMONT (dans un geste d'impuissance) J'avoue que c'est confus, mais je ne peux pas vous en dire plus, c'est un dossier de mon prédécesseur... (il sourit) Et de toute façon, cher confrère, vous savez bien que la cause importe peu: quand on est fou, on est fou! (Dans le film il dit "la démence, c'est la démence !...")
GIORGIO (montrant les dessins) Puis-je les garder?
LE PROFESSEUR BEAUMONT Ah non, je suis désolé, c'est la propriété de l'administration. Alors ... (il replonge le nez dans le dossier).
GIORGIO Mais enfin, je ne pense pas que ces dessins soient utiles à ...
LE PROFESSEUR BEAUMONT (reprenant sa lecture:) ... "Délire mystique: le malade s'accuse d'avoir décapité le Christ à coups de pelle... (amusé) original!... Traitement par douches et immersions journalières dans l'eau froide (tournant sa feuille) Ah, il y a également ici une petite note datée du 16 janvier 1916 ... Je ne sais pas si ça vous intéresse ... "Le patient demande sans cesse à revoir sa femme et sa fille ... Vu l'état de fragilité nerveuse de la famille ... et compte tenu l'état de dégénérescence de l'aliéné, isolement total, visites refusées."
GiORGIO C'est scandaleux! Il faut que je voie cet homme!